Galerie des Modernes

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Henri Rousseau

Peintre naïf, portraits, paysages, jungles, scènes de vie quotidienne, scènes allégoriques

(Laval, 1844 - Paris, 1910)

Henri  Rousseau

Henri Rousseau (Henri Julien Félix Rousseau) dit Le Douanier Rousseau est né à Laval, en Mayenne en 1844. Issu d'une famille modeste, il est le fils de Julien Rousseau (1808-1868), ferblantier et d'Éléonore Guiard (1819-1890). Ses prédispositions artistiques apparaissent rapidement puisqu'il obtient en 1860, à l'âge de seize ans, un prix de dessin et un prix de musique. Devenu employé chez un avoué d'Angers, il s'engage dans l'armée peu après pour éviter les poursuites consécutives à un vol chez son employeur. Il est libéré en 1868 à la suite du décès de son père et rejoint alors Paris. Il s'engage ensuite dans l'armée et y rencontre des militaires ayant participé à l'expédition française au Mexique (1861-67). De là naîtra la légende qu'il participa lui-même à cette expédition et s'inspira ensuite des paysages mexicains pour élaborer ses jungles. En réalité, Rousseau ne quittera jamais la France. Il épouse en 1869 Clémence Boitard avec qui il aura sept enfants, dont un seul parviendra à l'âge adulte.

Il entre, après la guerre de 1870, à l’Octroi de Paris, administration fiscale qui contrôlait l'entrée des marchandises sur le territoire de la commune et percevait à cette occasion une taxe (appelée également octroi). Il débute sa carrière de peintre en autodidacte et obtient une carte de copiste au musée du Louvre, ce qui lui permet de se familiariser avec les chefs-d’œuvre. Son entrée dans la vie artistique est donc relativement tardive. Il tente sans succès d'exposer au Salon officiel en 1885 et c’est seulement en 1886 qu'il participe au Salon des indépendants, grâce à l'absence de jury d'entrée. Il y expose quatre tableaux dont Une soirée au carnaval. N'ayant reçu aucune formation académique, son travail n'est pas pris au sérieux, comme le rappelle Guillaume Apollinaire dans un article publié après la mort du peintre : « Peu d'artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier, et peu d'hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l'abreuvait. Ce vieillard courtois conservera toujours la même tranquillité d'humeur et, par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l'intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son œuvre. Cette sérénité n'était que de l'orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force ». On lui reprochait ses portraits de face de personnages figés, son manque de perspective, ses couleurs vives, sa naïveté et sa maladresse. Grand solitaire, il est l'objet de moqueries incessantes.

Sa femme meurt en 1888 et sa situation financière devient difficile. Il prend sa retraite de l'Octroi en 1893 pour se consacrer à la peinture, ce qui ne lui apporte pas suffisamment de revenus pour vivre. Il commence alors à donner des cours de violon pour subvenir à ses besoins. En 1894,  il héberge un temps l'écrivain Alfred Jarry (1873-1907), qui donna à Henri Rousseau ce surnom de « douanier » lorsqu'il apprit que son ami occupait le poste à l'octroi de Paris de « gardien des contrôles et des circulations du vin et de l'alcool ». Les deux hommes sympathisent et cette même année 1894, Jarry commande son portrait à Henri Rousseau et lui présente l’écrivain et critique d’art Rémy de Gourmont (1858-1915), qui publie dans la revue l'Ymagier, en 1895, la lithographie du tableau La Guerre, exposé au Salon des indépendants l’année précédente.  La même année 1895, Jarry demande à Louis Roy, critique d’art pour le Mercure de France de réaliser un article sur Rousseau. Il s’agit de la première étude entièrement consacrée au travail d’Henri Rousseau.

Sa notoriété s'accroît avec les années et il continue de participer chaque année au Salon des Indépendants. En 1891, il y présente son premier tableau de jungle : Surpris !, représentant la progression d'un tigre dans une brousse luxuriante. Cette œuvre est particulièrement appréciée par le peintre Félix Vallotton, parlant à son propos d'« Alpha et d'Oméga de la peinture ». N'ayant jamais quitté la France, Henri Rousseau ignorait tout de la réalité de ces forêts exotiques, néanmoins, le Jardin des Plantes et le Jardin d'Acclimatation de Paris lui ont permis de se familiariser avec diverses variétés végétales et son imagination comble les vides. Comme les impressionnistes, Rousseau s'intéresse d'abord au paysage mais le dessine minutieusement. Le moulin d'Alfort (1895) par exemple, est un paysage classique, très équilibré, mais évidemment naïf, le peintre ne maîtrisant pas la perspective. Néanmoins, Rousseau possède le sens de la composition et ses maladresses sont compensées par la remarquable justesse chromatique de ses tableaux. Comme ses paysages et ses portraits, la jungle de Rousseau n'a rien de réaliste : elle est onirique.

En 1897, Rousseau expose aux Indépendants la célèbre Bohémienne endormie (New York, M. O. M. A.), dont il propose vainement l'achat au maire de Laval. Il écrit alors de courts textes ou poèmes explicatifs sur ces œuvres, notamment pour sa Bohémienne endormie. Il écrit également plusieurs pièces de théâtre: La Vengeance d'une orpheline russe (1898), Une visite à l'exposition (1899), L'Étudiant en goguette (1899).

Le Douanier Rousseau obtient une réelle reconnaissance vers 1905, lorsqu'il est invité par les Fauves au Salon d'Automne. On admire surtout la qualité de ses compositions et des coloris qu'il emploie, autant dans ses paysages ou vues (l'Octroi, 1890), ses scènes quotidiennes, ses portraits, ses natures mortes que dans ses célèbres jungles exotiques (le Lion ayant faim, 1905 ; la Charmeuse de serpent, 1907).  Les tableaux de Rousseau possèdent la même spontanéité que des dessins d'enfants : pas de perspective linéaire, pas de technicité de haut niveau, mais l'expression d'une géniale sensibilité artistique immédiatement accessible à tous. En ce sens, l'art de Rousseau rejoint les arts premiers en évitant le détour de l'éducation artistique et semble à contre-courant. Mais, paradoxalement, cette peinture naïve constitue, d'un point du vue esthétique et sémantique, une anticipation de certains courants du 20e siècle, en particulier le surréalisme.

Ardengo Soffici, écrivain italien, lui commande des toiles et, en 1910, écrit pour une revue romaine la seconde étude entièrement consacrée à Rousseau. L’article sera repris dans le Mercure de France où Louis Roy avait fait paraître la première étude en 1895. A cette période, deux marchands commencent à lui acheter ses œuvres : Ambroise Vollard et le Hongrois Joseph Brummer.

Le 2 septembre 1910, il meurt de la gangrène à l’hôpital Necker à Paris, qui l'enregistre comme « alcoolique ». Ses amis étant absents, sept personnes suivirent son cercueil jusqu'au cimetière de Bagneux où — sans le sou — il fut inhumé dans une fosse commune, l'année suivante quelques intimes se cotisèrent pour faire déposer sa dépouille dans une concession trentenaire. Le 12 octobre 1947 ses restes furent transférés dans le jardin de la Perrine à Laval, sa ville natale où il repose toujours ; sur sa tombe, un médaillon en bronze de Brancusi et une longue épitaphe d'Apollinaire.

Henri Rousseau est un cas unique dans l'histoire de l'art européen. Il a influencé de nombreux artistes, notamment les Surréalistes. Il a dans ses relations autant de peintres que d'écrivains. Parmi ces derniers, on peut citer, Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars et André Breton. Il rencontre également quelques autres artistes à la fin de sa vie, comme Robert Delaunay, Paul Signac, Jean-Léon Gérôme, Alexandre Cabanel, Edgar Degas, William Bouguereau, Paul Gauguin, Toulouse-Lautrec et Pablo Picasso. Petit à petit, il se fait reconnaître et estimer par les peintres avant-gardistes.

Coloriste original, avec un style sommaire mais précis, il est l’un des plus éminent représentant de la peinture naïve. On peut distinguer plusieurs catégories dans ses œuvres :

D'abord des portraits et des scènes de la vie populaire : des portraits de Rousseau par lui-même (1888-1890, Musée de Prague), Une noce à la campagne (1905, Paris, Orangerie, coll. Walter Guillaume), Portrait de Loti (Zurich, Kunsthaus), la Carriole du père Juniet (1908, Paris, Orangerie, coll. Walter Guillaume). Les personnages sont représentés de face, avec une expression figée. La composition pyramidale est savante, le dessin, malgré sa gaucherie, possède une grande netteté, et les couleurs ont un relief éclatant et harmonieux, digne des Primitifs.

Une seconde série, celle des paysages de Paris, montre les quais de la Seine, les rues de la banlieue, avec de petits personnages, des promeneurs, des pêcheurs à la ligne, d'une poésie idyllique et profonde : la Promenade dans la forêt (entre 1886 et 1890, Zurich, Kunsthaus), Vue du parc Montsouris (1895, Paris, coll. part.), Bois de Boulogne (1898, anc. coll. H. Siemens). La stylisation des arbres, comme brodés, des nuages en morceaux d'ouate, la délicatesse du rendu des matières et des lumières, confèrent à ces petites vues panoramiques une atmosphère mystérieuse de paradis perdu.

Ensuite, il faut retenir des scènes collectives patriotiques (le Centenaire de l'Indépendance, 1892, Düsseldorf, coll. Voemel), d'autres à sujets militaires (les Artilleurs, v. 1893, New York, Guggenheim Museum ; les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix, exposés en 1907, Paris, musée Picasso) ou sportifs (les Joueurs de football, 1908, New York, Guggenheim Museum). Ici, l'inspiration apparaît moderne, sociale et humanitaire, soutenue par des convictions républicaines et transposée en allégories imaginatives.

Cet esprit symbolique se développe encore davantage dans des scènes presque fantastiques, comme la Guerre (1894, Paris, musée d'Orsay), le Rêve (1910, New York, M. O. M. A.). Il est à noter qu'à ces thèmes, fort à la mode dans la peinture officielle du temps, Rousseau a su insuffler une fraîcheur d'âme et une poésie tout à fait puissante qui les transfigurent.

La série la plus connue est celle des sujets exotiques, que Rousseau a beaucoup développé en grands formats à la fin de sa vie et qui lui valurent commandes et succès : le Repas du lion (1907, Metropolitan Museum), les Flamants (1907, New York, coll. Ch. S. Payson), Nègre attaqué par un jaguar (1909, musée de Bâle), les Singes dans la forêt vierge (1910, Metropolitan Museum), la Cascade (1910, Chicago, Art Inst.). Il est certain que Rousseau sut renouveler l'exotisme par le style fantastique qu'il donna au décor végétal et par son sentiment direct de la vie animale. Il disait lui-même être terrifié par les fauves qu'il peignait. Cependant, le caractère un peu lâché de plusieurs de ces toiles, parfois hâtives, est indéniable. Enfin, Rousseau a peint des bouquets de fleurs des champs et des jardins avec des teintes délicates et exquises, ainsi qu'avec des lignes très pures.

Ses tableaux sont exposés dans les plus grands musées du monde. En 1911, une exposition rétrospective des oeuvres de Rousseau a été présentée au Salon des Indépendants. Les peintures de Rousseau ont été également montrées à la première exposition du Blaue Reiter. Deux expositions de son travail ont eu lieu, d’abord entre 1984 et 1985 (à Paris, au Grand Palais et à New York, au Museum of Modern Art) et en 2001 (Tübingen, Allemagne). Une grande exposition de son travail,  Henri Rousseau: Jungles à Paris, présentant 49 de ses tableaux a été présentée à la Tate Modern de novembre 2005 durant quatre mois, puis a voyagé jusqu’au Musée d'Orsay  du 15 mars au 19 juin 2006 et à la National Gallery of Art de Washington du 16 juillet au 15 octobre 2006. La même année, une impressionnante collection de l'œuvre de Rousseau a été présentée au Grand Palais lors de l’exposition Jungle du 15 mars au 19 mai 2006. 

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